« L'ordre libéral international n'est pas en train de mourir. Il est en train de perdre son hégémonie. Ce n'est pas la même chose. »- Fareed Zakaria, The Post-American World
En 2026, le Conseil de sécurité des Nations unies est bloqué sur les dossiers ukrainien, gazaoui et soudanais. L'OMC ne parvient pas à conclure de négociations commerciales multilatérales depuis vingt ans. L'accord de Paris sur le climat est contourné par les deux plus grands émetteurs. Le retrait américain des institutions multilatérales s'accélère. Pour beaucoup, ces symptômes désignent un diagnostic : la mort de l'ordre mondial libéral construit depuis 1945.
Cette lecture catastrophiste est compréhensible. Elle n'est pas entièrement fausse. Mais elle risque de confondre la crise d'un ordre particulier - l'hégémonie libérale occidentale - avec la fin de tout ordre. Or ces deux choses sont très différentes.
Ce que l'ordre libéral a été - et ce qu'il a prétendu être
L'ordre libéral international, tel qu'il s'est constitué entre 1945 et 1991, reposait sur un ensemble d'institutions (ONU, FMI, Banque mondiale, GATT devenu OMC), de normes (droits humains universels, libre-échange, souveraineté des États) et d'une puissance hégémonique garante (les États-Unis). Cette architecture était présentée comme universelle - au bénéfice de tous les peuples.
Mais cette universalité a toujours été partielle et intéressée. La Banque mondiale et le FMI ont imposé des programmes d'ajustement structurel qui ont dévasté des économies africaines et asiatiques dans les années 1980 et 1990. Le libre-échange a été structuré pour avantager les économies qui avaient déjà industrialisé leur production. Les « droits humains universels » ont été invoqués sélectivement - avec force en Europe de l'Est, avec discrétion au Rwanda, en silence au Yémen. L'ordre libéral était un ordre avec des règles. Il n'était pas un ordre juste.
La fragmentation comme révélateur
La montée en puissance de la Chine, de l'Inde, du Brésil, de la Turquie et des États du Golfe ne détruit pas l'ordre mondial - elle en révèle les contradictions latentes. Ces puissances émergentes ne sont pas antimondialisées : elles sont anti-hégémoniques. Elles veulent des règles du jeu dont elles ont participé à l'écriture, pas des règles imposées à Bretton Woods ou à San Francisco en 1944-1945, quand elles n'avaient pas encore les moyens de négocier d'égal à égal.
La demande de réforme du Conseil de sécurité - pour inclure l'Inde, le Brésil, l'Afrique - n'est pas une demande pour abolir l'ONU. C'est une demande pour la rendre représentative de la réalité géopolitique du XXIe siècle plutôt que de celle de 1945. Cette demande est légitime. Son blocage par les membres permanents actuels (qui ont tous intérêt au statu quo) est la vraie crise de l'ordre international.
Le « Sud global » ne rejette pas les institutions internationales. Il rejette leur gouvernance monopolisée par l'Occident. Ce n'est pas la même chose - et la confusion entre les deux empêche de voir les possibilités réelles de réforme.- Amitav Acharya, politologue, American University, Washington DC
Vers un multilatéralisme à géométrie variable
L'ordre qui émerge n'est pas l'absence d'ordre - c'est un ordre fragmenté, pluriel, où plusieurs centres de régulation coexistent sans hégémonie unique. Le BRICS+ négocie des mécanismes de règlement commercial hors dollar. L'Union de Shanghai gère la sécurité en Asie centrale. Les accords régionaux prolifèrent là où les accords globaux bloquent. Les plateformes numériques créent leurs propres normes.
Ce monde est plus complexe à gouverner que l'ancien. Il comporte des risques réels : la coordination sur le changement climatique et les pandémies devient plus difficile quand les canaux multilatéraux sont obstrués. Mais il comporte aussi des opportunités : un ordre genuinement multipolaire, où aucune puissance ne peut imposer ses règles aux autres, pourrait être plus légitime aux yeux des 80 % de la population mondiale qui n'a jamais été convenablement représentée dans les institutions actuelles.
Ce que nous devons préserver absolument
Critiquer l'ordre libéral hégémonique ne signifie pas approuver sa destruction nihiliste. Certains acquis de cet ordre méritent d'être défendus avec conviction - non parce qu'ils sont « occidentaux », mais parce qu'ils constituent des avancées universellement précieuses : l'interdiction de la guerre d'agression, la protection des non-combattants dans les conflits armés, le droit des réfugiés à demander l'asile, la responsabilité des États devant des tribunaux internationaux.
Ces principes ne survivront que si des puissances du Sud global les intègrent comme leurs propres valeurs - et non comme des normes imposées. C'est le paradoxe central de la période : pour sauver l'essentiel de l'ordre libéral, il faut accepter d'en transformer les structures de gouvernance. Refuser ce changement par confort ou par intérêt, c'est précisément ce qui précipite l'effondrement de ce qu'on prétend défendre.
Dossier : cartographie des nouvelles architectures d'ordre mondial
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