« La mondialisation a créé les conditions de son propre éclatement. Elle a promis l'universel ; elle a produit le ressentiment. »- Dani Rodrik, économiste, Harvard Kennedy School
En 1992, Francis Fukuyama proclamait « la fin de l'histoire » : la démocratie libérale avait triomphé, la mondialisation allait unifier le monde, et les conflits idéologiques majeurs appartenaient au passé. Trente ans plus tard, l'histoire a repris ses droits avec une brutalité que peu avaient anticipée. Ce dossier retrace les fractures qui se sont accumulées entre la crise financière de 2008 et l'horizon de 2026, pour comprendre le monde fragmenté que nous habitons.
2008 : la promesse brisée
La crise financière de 2008 a été un séisme dont les répliques n'ont pas cessé. Elle a révélé que la mondialisation libérale distribuait ses gains et ses risques de façon profondément inégale. Les grandes banques ont été sauvées par l'argent public. Les travailleurs, notamment dans les classes moyennes industrielles d'Europe et d'Amérique du Nord, ont absorbé les coûts de l'ajustement - chômage, désindustrialisation, stagnation des salaires - sans partager les bénéfices de la reprise.
Ce sentiment d'injustice fondamentale - être perdant dans une mondialisation présentée comme bénéfique pour tous - a constitué le terreau de toutes les révoltes politiques qui ont suivi. Le Brexit, Trump, la montée des partis populistes en Europe, l'essor des mouvements nationalistes dans le monde en développement : tous ces phénomènes sont partiellement lisibles comme des réponses à la déception de 2008 et de ses suites.
La fin de l'hyperpuissance américaine
La montée en puissance de la Chine est le fait géopolitique central de la première moitié du XXIe siècle. En 2014, la Chine est devenue, en parité de pouvoir d'achat, la première économie mondiale. En 2025, son budget militaire est le deuxième mondial et sa marine commerciale représente 30 % de la flotte mondiale. Elle n'est pas une puissance régionale dont l'Amérique devrait gérer les ambitions - c'est une rivale systémique dont les intérêts, la vision du monde et la capacité de projection sont incompatibles avec la domination américaine.
Cette rivalité sino-américaine n'est pas seulement économique et militaire. Elle est profondément idéologique : deux visions incompatibles de ce que devrait être l'ordre international, les droits humains, la gouvernance numérique et les règles du commerce mondial. Elle structure l'ensemble des relations internationales, contraignant tous les autres acteurs à se positionner - ou à naviguer entre les deux blocs.
Nous ne sommes pas dans une nouvelle guerre froide. La guerre froide opposait deux blocs séparés avec peu d'interdépendance économique. Nous sommes dans quelque chose de plus complexe et plus dangereux : une rivalité systémique entre des économies profondément imbriquées qui essaient simultanément de se découpler.- Kevin Rudd, ancien Premier ministre australien et sinologue
Le retour des identités : entre refuge et arme
La mondialisation libérale avait promis un monde post-identitaire : les frontières s'effaceraient, les cultures se mélangeraient, les appartenances nationales, religieuses et ethniques s'atténueraient au profit d'une identité cosmopolite universelle. Cette promesse n'a pas tenu - ou plutôt, elle n'a tenu que pour une portion minoritaire de l'humanité qui avait le capital économique, culturel et social pour en bénéficier.
Pour la majorité des populations du monde, la mondialisation n'a pas produit un sentiment d'appartenance au monde - elle a produit un sentiment de perte : de communauté, de sens, de contrôle sur la vie collective. Le retour des identités - nationales, religieuses, ethniques - n'est pas un atavisme irrationnel. C'est une réponse compréhensible à l'expérience d'être laissé derrière par des processus économiques que personne n'a votés.
Vers un monde en archipel
Le monde qui émerge ressemble davantage à un archipel qu'à un continent : des îles connectées entre elles par des liens spécifiques et sélectifs, plutôt qu'un espace unifié par des règles et des valeurs communes. Cette architecture a des avantages - elle peut être plus représentative de la diversité réelle du monde. Elle a des inconvénients majeurs : la coordination sur les défis globaux (changement climatique, pandémies, prolifération nucléaire) devient structurellement plus difficile.
La question n'est pas de savoir si nous pouvons restaurer le monde d'avant 2008. Nous ne le pouvons pas, et pour partie nous ne le devrions pas - cet ordre était réel mais injuste. La question est de savoir si nous pouvons construire un ordre multipolaire capable de coordonner l'action collective sur les enjeux qui n'ont pas de frontières - tout en permettant la diversité des modèles politiques, économiques et culturels que la mondialisation homogénéisatrice avait niée.
Suite du dossier (Chapitres V-VII) : fracture climatique, fracture numérique et scénarios 2030
Les trois derniers chapitres de ce dossier - analyse de la fracture climatique entre Nord et Sud, cartographie de la fracture numérique et scénarios géopolitiques pour 2030 - réservés aux abonnés Premium.
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