Quarante millions de personnes sans État, un peuple qui a saigné en première ligne pour arrêter Daech, et aujourd'hui des drones turcs qui frappent leurs positions pendant que l'Occident regarde ailleurs. La question kurde n'est pas une anomalie de l'histoire : c'est son paradigme le plus cruel.

Femmes combattantes kurdes YPJ - unités de protection des femmes en Syrie du Nord contre Daech

Un peuple-soldat au service d'une cause qui n'était pas la leur

L'histoire des Kurdes dans la guerre contre l'État islamique commence par un paradoxe fondamental : ce sont des combattants sans patrie reconnue qui ont sauvé la cohérence territoriale de deux États qui, au mieux, les tolèrent - l'Irak et la Syrie. Entre 2013 et 2019, les forces kurdes ont engagé plus de 11 000 de leurs soldats dans des combats que les grandes puissances n'osaient mener au sol.

Les Forces démocratiques syriennes (FDS), coalition à majorité kurde dirigée par les Unités de protection du peuple (YPG), et les Peshmergas du Kurdistan irakien ont constitué la principale force terrestre de la coalition internationale conduite par Washington. Sans eux, la défaite territoriale de Daech n'aurait pas eu lieu - ou alors à un coût humain et politique que les démocraties occidentales n'étaient pas prêtes à assumer.

Chiffres-clés : Plus de 11 000 combattants kurdes tués dans la lutte contre Daech entre 2014 et 2019. Les FDS ont libéré environ 30 000 km² de territoire en Syrie. La bataille de Kobané a duré 134 jours (septembre 2014 – janvier 2015).

Kobané, ou le baptême du feu médiatique

En septembre 2014, lorsque les colonnes de l'État islamique se déploient autour de la ville kurde de Kobané à la frontière turco-syrienne, peu de capitales occidentales imaginent que la résistance tiendra. La ville, isolée, encerclée sur trois fronts, défendue par quelques milliers de combattants YPG et YPJ, est condamnée selon tous les pronostics militaires.

Ce que les analystes n'avaient pas calculé, c'est la densité idéologique de cette résistance. Les combattantes des YPJ - Unités de protection des femmes - deviennent le symbole planétaire d'une résistance improbable contre l'obscurantisme jihadiste. Pendant 134 jours, sous les frappes aériennes de la coalition emmenée par les États-Unis, les forces kurdes ont repoussé mètre par mètre les combattants de l'EI.

« Kobané n'est pas tombée. Et cette victoire a changé la psychologie de toute la guerre contre Daech. »

- Analyse stratégique, Institut de géopolitique de Paris, 2015

La bataille de Kobané marque un tournant. Elle prouve que Daech peut être défait sur le terrain par des forces locales soutenues par la puissance aérienne de la coalition. Elle consacre également les Kurdes comme le partenaire terrestre indispensable - et, à terme, irremplaçable - de la stratégie américaine en Syrie et en Irak.

La chute de Raqqa et l'apogée d'une alliance asymétrique

Trois ans plus tard, en octobre 2017, les FDS reprennent Raqqa, la « capitale » autoproclamée du califat. C'est l'aboutissement d'une campagne de plusieurs mois, menée sous commandement kurde avec l'appui aérien et logistique américain. L'image de la ville libérée fait le tour du monde.

Mais derrière les communiqués victorieux se dessine déjà la fragilité de l'édifice. L'alliance repose sur une équation simple : les États-Unis ont besoin d'une force crédible au sol ; les Kurdes ont besoin d'une couverture aérienne et d'armes. Mais les termes de l'après-victoire n'ont jamais été clairement négociés. Il n'existe aucun engagement écrit, aucun traité, aucune garantie de sécurité à long terme.

C'est là que réside le nœud tragique de cette relation : une alliance de fait, construite dans l'urgence opérationnelle, sans architecture diplomatique solide. Une alliance de circonstance qui porte en elle-même les germes de sa dissolution.


La Turquie, le verrou de l'OTAN qui bloque tout

Comprendre l'abandon des Kurdes implique de comprendre la position turque au sein du dispositif occidental. Ankara considère les YPG comme une émanation du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), organisation classée terroriste par l'Union européenne et les États-Unis. Pour la Turquie, le développement d'une entité kurde autonome à sa frontière méridionale constitue une menace existentielle.

Or la Turquie est le deuxième contributeur en troupes de l'OTAN, elle contrôle le détroit du Bosphore, elle abrite la base aérienne d'Incirlik - utilisée précisément par la coalition contre Daech - et elle gère les flux migratoires vers l'Europe en vertu de l'accord de mars 2016 avec Bruxelles. Son poids stratégique est considérable. Sa capacité à bloquer les décisions de l'Alliance atlantique l'est tout autant.

Équation turque : La Turquie est membre de l'OTAN depuis 1952. Elle dispose du deuxième plus grand contingent de l'Alliance après les États-Unis. Son veto sur l'adhésion de la Suède et de la Finlande (2022-2023) a illustré le prix de son consentement. Face à cet acteur, les Kurdes n'ont aucun levier comparable.

Résultat : chaque fois que les puissances occidentales ont voulu exprimer un soutien aux forces kurdes - armes lourdes, reconnaissance politique, présence permanente - elles ont immédiatement buté sur l'hostilité turque. La realpolitik a invariablement primé sur les proclamations de solidarité.

Octobre 2019 : le retrait américain ou la trahison en direct

Le 6 octobre 2019, Donald Trump annonce par tweet le retrait des forces américaines du nord de la Syrie. Quelques jours plus tard, l'armée turque et les milices syriennes pro-Ankara lancent l'opération « Source de paix » contre les positions kurdes dans la région d'Afrin et de Tall Abyad.

Le choc est immédiat. Des officiers américains ayant combattu aux côtés des FDS dénoncent publiquement cette décision. Le général James Mattis, alors ancien secrétaire à la Défense, parle d'une trahison envers des alliés fiables. Les partenaires européens sont tétanisés mais impuissants. En quelques jours, les forces kurdes sont contraintes d'évacuer des positions qu'elles avaient tenues pendant cinq ans.

« Nous avons combattu pour le monde entier, et aujourd'hui nous sommes laissés seuls. »

- Commandant des Forces démocratiques syriennes, octobre 2019

Ce moment cristallise une vérité que les Kurdes pressentaient depuis longtemps : l'alliance avec Washington était conditionnelle, révocable, et ultimement soumise aux calculs d'un président imprévisible. L'Union européenne, malgré ses déclarations d'indignation, ne dispose pas des leviers militaires ni de la volonté politique pour combler ce vide.

Structurellement vulnérables : l'anatomie d'un abandon

L'abandon des Kurdes n'est pas le fait d'un seul dirigeant ou d'une seule décision. Il est la résultante de plusieurs facteurs structurels qui se renforcent mutuellement.

L'absence d'État : le handicap diplomatique absolu

Sans État reconnu, les Kurdes ne disposent d'aucun siège à l'ONU, d'aucune ambassade, d'aucun droit de veto dans les institutions internationales. Ils ne peuvent ni signer de traités bilatéraux ni recourir aux mécanismes de défense collective. Dans un système international fondé sur la souveraineté étatique, leur statut de nation sans territoire les condamne à une dépendance permanente envers des acteurs qui ont leurs propres intérêts.

La fragmentation politique kurde

Les Kurdes ne forment pas un bloc politique homogène. Les divisions entre le PDK (Parti démocratique du Kurdistan) de Massoud Barzani en Irak, le PKK turc, les YPG syriens et les formations kurdes d'Iran ont parfois rendu impossible toute stratégie commune. Cette fragmentation a été exploitée par les puissances régionales pour jouer les factions les unes contre les autres.

La géographie comme prison

Le Kurdistan historique est réparti sur quatre États - Turquie, Irak, Syrie, Iran - dont aucun n'a intérêt à l'émergence d'une entité kurde autonome viable. Cette configuration géographique fait des Kurdes des acteurs perpétuellement encerclés, dont les ambitions nationales se heurtent à quatre souverainetés hostiles simultanément.


2024-2026 : les nouvelles menaces, les mêmes silences

La chute du régime Assad fin 2024 a profondément reconfiguré l'échiquier syrien. Les forces kurdes des FDS contrôlent toujours une large partie du nord-est syrien, mais leur position est désormais fragilisée par la montée en puissance des groupes islamistes syriens qui ont participé à la chute de Damas, certains d'entre eux hostiles au projet autonomiste kurde.

Parallèlement, les frappes turques sur les infrastructures énergétiques et militaires kurdes se sont intensifiées. Les drones Bayraktar TB2 et Akıncı frappent régulièrement les positions des FDS sans que Washington ni Bruxelles n'élèvent de protestation formelle. La logique de 2019 s'est banalisée : les Kurdes sont une variable d'ajustement dans des équations géopolitiques qui les dépassent.

En Irak, le gouvernement régional du Kurdistan (GRK) navigue dans un équilibre précaire entre Bagdad, Ankara et Téhéran. La manne pétrolière de Kirkouk, disputée depuis des décennies, reste un foyer de tension latent. L'indépendance proclamée par référendum en 2017 - et aussitôt annulée sous pression de Bagdad et des puissances régionales - a définitivement démontré les limites de la fenêtre d'opportunité kurde.

La realpolitik ou l'éthique de la cohérence

Il serait trop simple de réduire cette histoire à une simple trahison morale de l'Occident. Les relations internationales ne fonctionnent pas sur le registre de la fidélité sentimentale. Les États défendent leurs intérêts, et c'est précisément cette mécanique que les Kurdes n'ont pas suffisammen intégrée dans leur stratégie diplomatique.

Mais la question posée par le cas kurde va plus loin. Elle interroge la crédibilité même des alliances occidentales : si les États-Unis sont capables d'abandonner en quelques jours un allié qui a perdu 11 000 soldats pour une cause commune, quel signal envoient-ils aux autres partenaires régionaux ? Quelle valeur accordent-ils à leur parole diplomatique ?

Cette question n'est pas rhétorique. Elle est au cœur des recalibrations stratégiques en cours au Moyen-Orient, en Asie centrale, et jusque dans les capitales européennes qui réévaluent la fiabilité du parapluie américain.

En conclusion : une constante géopolitique, un avertissement universel

L'histoire des Kurdes face à l'Occident illustre une loi non écrite des relations internationales : les alliances de circonstance n'engagent que ceux qui y croient. Le peuple kurde a payé le prix de cette crédulité en sang et en territoire. Son combat pour la survie politique continue, mais dans un environnement international qui a intégré son abandon comme une norme acceptable. La vraie question, pour les stratèges comme pour les citoyens, est de savoir si cette normalisation de la trahison ne finira pas par éroder la confiance qui est le fondement de toute alliance durable.

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