« Le nationalisme vaccinal est moralement indéfendable et épidémiologiquement contre-productif. »
- Tedros Adhanom Ghebreyesus, Directeur général de l'OMS, janvier 2021

En janvier 2021, alors que les pays riches s'accaparaient les premières doses de vaccins anti-Covid, le directeur général de l'OMS prononçait ces mots dans un discours qui résumait l'échec annoncé d'un système de santé mondial présenté comme universel. Deux ans plus tard, moins de 20 % des habitants des pays à faible revenu avaient reçu une dose complète. La pandémie n'avait pas créé cette inégalité - elle l'avait rendue spectaculairement visible.

Le Covid-19 a mis à nu une vérité que les diplomates préféraient taire : la santé mondiale n'est pas un bien commun géré collectivement. C'est un terrain de compétition entre puissances, où l'accès aux médicaments est une ressource stratégique comme une autre.

Le nationalisme vaccinal : anatomie d'un échec prévisible

Covax - le mécanisme mondial de partage des vaccins coordonné par l'OMS, Gavi et la Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies (CEPI) - était l'architecture institutionnelle censée éviter ce scénario. Son principe était simple : pooler les achats, garantir un accès équitable, et prévenir les surenchères bilatérales entre États riches et laboratoires pharmaceutiques.

Le mécanisme a fonctionné en partie. Il a permis à des pays qui n'auraient pas pu négocier seuls d'obtenir des doses. Mais il a été systématiquement court-circuité par les États capables de conclure des accords bilatéraux - les États-Unis, le Royaume-Uni, l'Union européenne - qui ont massivement précommandé des doses pour leurs propres populations, laissant Covax en deuxième file. La conséquence : en juin 2021, les pays à haut revenu représentant 16 % de la population mondiale détenaient 44 % des doses disponibles.

16 %de la population mondiale (pays riches)
44 %des doses disponibles fin 2021
2 Md$de déficit de financement Covax en 2021
1,4 Mdde doses offertes par la Chine (2021-2023)

La diplomatie vaccinale chinoise : la santé comme soft power

Pékin a vu dans la pandémie une opportunité géostratégique qu'elle n'a pas laissé passer. En offrant massivement ses vaccins Sinopharm et Sinovac à des pays qui n'avaient pas accès aux vaccins ARNm occidentaux - non pas parce qu'ils refusaient, mais parce que les prix et les stocks ne leur étaient pas accessibles - la Chine a construit en quelques mois un capital diplomatique considérable.

Entre 2021 et 2023, la Chine a fourni 1,4 milliard de doses à plus de 120 pays, dont la grande majorité en Afrique, en Asie du Sud-Est et en Amérique latine. Cette « diplomatie vaccinale » s'inscrit dans une logique plus large : les pays bénéficiaires sont souvent ceux où la Chine investit dans les infrastructures, ceux dont elle cherche l'alignement aux Nations unies, ceux qu'elle intègre à la Route de la Soie. La santé est ici indissociable de la géopolitique.

La Chine a compris que la santé est un vecteur d'influence aussi puissant que les infrastructures ou les investissements. Elle a construit en deux ans une relation de dépendance sanitaire avec des dizaines de pays que l'Occident n'a pas su créer en vingt ans d'aide au développement.
- Chercheur en géopolitique de la santé, Institut Pasteur (propos rapportés)

La Russie et le vaccin Spoutnik V : prestige et désillusion

Moscou a suivi la même logique avec le vaccin Spoutnik V, annoncé en grande pompe en août 2020 comme « le premier vaccin anti-Covid au monde ». L'annonce était prématurée - les essais cliniques de phase 3 n'étaient pas terminés - mais elle avait pour objectif de projeter une image de puissance scientifique russe. Spoutnik V a été distribué dans une soixantaine de pays, avant que des problèmes de livraison, de qualité et d'approbation réglementaire ne ternissent cette diplomatie.

L'épisode russe est révélateur : dans la course à la diplomatie vaccinale, la crédibilité scientifique compte autant que la générosité apparente. L'OMS n'a jamais homologué Spoutnik V. Plusieurs pays ayant reçu des livraisons incomplètes se sont retrouvés dans des situations délicates, dépendants d'un fournisseur peu fiable.

Les brevets pharmaceutiques : le mur de la propriété intellectuelle

Au cœur de l'inégalité vaccinale se trouve une question économique et juridique fondamentale : les brevets pharmaceutiques. BioNTech, Moderna et les grands groupes pharmaceutiques ont résisté à toute pression pour lever temporairement leurs brevets sur les vaccins Covid, permettant aux pays du Sud de fabriquer leurs propres doses.

L'Inde et l'Afrique du Sud ont déposé en octobre 2020 une demande de dérogation aux accords ADPIC (droits de propriété intellectuelle liés au commerce) auprès de l'OMC. Il leur a fallu dix-huit mois pour obtenir une version très édulcorée de cette dérogation, limitée aux vaccins et excluant les traitements. La résistance était venue principalement de l'Union européenne, de la Suisse (siège de Novartis et Roche) et du Royaume-Uni - les pays où sont concentrés les principaux laboratoires pharmaceutiques mondiaux.

Le système des brevets pharmaceutiques est présenté comme un mécanisme d'incitation à l'innovation. Il est aussi un mécanisme de concentration des richesses et de contrôle de l'accès aux médicaments dans les mains d'un petit nombre d'entreprises privées basées dans les pays riches.

Après le Covid : les leçons non tirées

En 2024, les négociations pour un « traité pandémique » mondial sous l'égide de l'OMS ont abouti à un accord a minima, vidé de l'essentiel par les résistances des États-Unis et de plusieurs pays européens. Les dispositions sur le partage des pathogènes, la licence obligatoire des vaccins et le financement de Covax+ ont toutes été affaiblies ou conditionnées.

Le résultat est un système mondial qui n'a pas changé de structure : les pays riches gardent le contrôle des capacités de production, des brevets et des stocks stratégiques. Les pays pauvres restent dépendants. La prochaine pandémie - et les experts s'accordent pour dire qu'elle est inévitable, pas seulement possible - trouvera un système aussi fragmenté qu'en 2020.

ActeurStratégie vaccinaleDoses fourniesObjectif réelRésultat
ChineDon bilatéral massif1,4 Md dosesSoft power / alignements ONUCapital diplomatique significatif
USAPrécommandes internes puis don tardif1,1 Md dosesRassurer la population, leadership G7Retard contesté puis rattrapé
RussieSpoutnik V - prestige scientifique≈400 M dosesImage puissance scientifiqueProblèmes qualité/livraison
UERedistribution Covax partielle700 M dosesRéparation image après nationalisme interneTrop tardif, trop conditionnel
Inde (SII)Production + don AstraZeneca≈1 Md dosesLeadership régional + intérêts commerciauxPosition stratégique renforcée

Trois scénarios pour la prochaine pandémie

Réforme structurelle20 %

Un traité pandémique contraignant est adopté. L'accès universel aux vaccins est garanti. Les capacités de production sont décentralisées. Probabilité faible compte tenu des résistances observées.

Statu quo amélioré45 %

Le système reste fragmenté mais les accords bilatéraux sont mieux coordonnés. Covax fonctionne mieux mais reste sous-financé. L'inégalité vaccinale persiste, atténuée à la marge.

Fragmentation totale35 %

Le retrait américain des institutions multilatérales accentue la fragmentation. Chaque bloc géopolitique développe ses propres capacités sanitaires. L'OMS devient marginale. Le Sud global reste exposé.

Qu'est-ce que Covax et pourquoi a-t-il échoué à garantir l'équité vaccinale ?
Covax est un mécanisme de l'OMS visant à garantir un accès équitable aux vaccins Covid pour les pays à revenus faibles et intermédiaires. Il a échoué pour plusieurs raisons structurelles : sous-financement chronique (il manquait 2 milliards de dollars en 2021) ; concurrence déloyale des pays riches qui ont précommandé directement auprès des laboratoires en contournant le mécanisme ; problèmes logistiques de livraison dans les pays bénéficiaires ; et absence de mécanismes contraignants pour obliger les pays riches à respecter leurs engagements de don. Le résultat est que Covax n'a livré que 30 % de ses objectifs initiaux de 2021.
Pourquoi les pays riches ont-ils résisté à la levée des brevets sur les vaccins Covid ?
La résistance à la levée des brevets tenait à plusieurs arguments : les gouvernements affirmaient que les brevets étaient nécessaires pour garantir les futurs investissements en R&D pharmaceutique ; les laboratoires faisaient valoir que partager les formules ne suffirait pas - il fallait aussi transférer les savoir-faire de production complexes (biologics) ; enfin, plusieurs pays européens défendaient leurs industries pharmaceutiques nationales, qui constituent des secteurs économiques stratégiques. Les opposants à ces arguments rétorquaient que les vaccins Covid avaient été massivement subventionnés par des fonds publics, ce qui affaiblissait l'argument de la protection du risque privé.
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Rédaction geopolo
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Rédaction - Santé mondiale & Géopolitique

Notre rubrique Santé analyse les enjeux géopolitiques de la santé mondiale - pandémies, accès aux médicaments, diplomatie sanitaire et souveraineté vaccinale.