« La mondialisation a créé un marché mondial de la culture. Elle n'a pas créé une culture mondiale. »
- Fredric Jameson, théoricien de la culture

Jamais autant de films n'ont été vus par autant de personnes. Jamais, pourtant, la question de qui raconte quoi, à qui, et avec quel argent n'a été aussi centrale. Du Nigeria à la Corée du Sud, de Bollywood à Netflix, l'industrie cinématographique mondiale est devenue un terrain de confrontation entre identités nationales, ambitions géopolitiques et logiques de marché.

Le cinéma n'est plus seulement un art ou une industrie. C'est une infrastructure du pouvoir symbolique - et les États, les plateformes et les créateurs en ont tous pris conscience simultanément.

Quand Hollywood cesse d'être un horizon

Pendant un demi-siècle, Hollywood a fonctionné comme une grammaire universelle. Ses héros, ses arcs narratifs, sa façon particulière d'éclairer une scène constituaient l'alphabet du cinéma mondial. Les cinéastes du monde entier apprenaient leur métier contre ou avec Hollywood, mais rarement sans lui. Cette hégémonie n'est pas morte. Elle s'est fragmentée.

En 2025, pour la première fois dans l'histoire du box-office mondial, la Chine est devenue le premier marché cinématographique en termes d'entrées, devant les États-Unis. Son marché domestique absorbe plus de 60 % de ses recettes sans avoir besoin d'une seule star américaine. En Inde, Bollywood produit chaque année plus de 1 500 films. Au Nigeria, Nollywood - avec des budgets parfois inférieurs à 50 000 dollars - touche 300 millions de spectateurs africains et de la diaspora.

1 500films produits/an par Bollywood
60 %du marché chinois capté sans Hollywood
300 Mspectateurs touchés par Nollywood
7 Md$revenus culturels export. Corée du Sud (2024)

La Corée du Sud, démonstration par l'absurde

Le triomphe de Parasite à l'Oscar du meilleur film en 2020 a été célébré comme une ouverture historique du non-anglophone dans la citadelle du cinéma mondial. C'était une lecture réconfortante, mais incomplète. Parasite a gagné parce qu'il parlait simultanément de la Corée et du monde entier - de la violence de classe dissimulée sous la politesse, de l'architecture du pouvoir. Bong Joon-ho n'a pas fait un film coréen qui a plu à l'Occident. Il a fait un film universel qui se passait aussi à Séoul.

La distinction est capitale. Le soft power culturel coréen - la Hallyu, cette vague qui emporte K-pop, séries, cuisine et cosmétiques - n'est pas un accident. C'est le produit d'une politique délibérée. Après la crise financière asiatique de 1997, Séoul a investi massivement dans ses industries créatives, les considérant comme un vecteur d'influence géopolitique à part entière. Le résultat est éloquent : en 2024, la Corée du Sud génère plus de 7 milliards de dollars de revenus culturels à l'exportation, rivalisant avec des secteurs industriels entiers.

Ce modèle - État, industrie et créateurs alignés autour d'une stratégie d'influence culturelle - est désormais étudié avec attention à Pékin, Riyad, Lagos et Mexico City. La culture est devenue une affaire d'État.

L'Afrique : entre prédation narrative et renaissance

La question africaine est peut-être la plus aiguë de ce rééquilibrage. Pendant des décennies, le continent a été regardé sans regarder. Le cinéma occidental sur l'Afrique proposait un catalogue limité et réducteur : guerres civiles, famine, animaux sauvages, ONG bienveillantes. Les cinéastes africains existaient - Sembène Ousmane, Souleymane Cissé, Djibril Diop Mambéty - mais dans les marges des festivals d'art et d'essai, loin des circuits commerciaux.

Netflix a partiellement changé cette dynamique. En produisant Queen Sono, Blood & Water, ou en diffusant des productions Nollywood, la plateforme a introduit le cinéma africain dans des foyers de Lagos, Paris, Mumbai et São Paulo. Mais ce progrès réel vient avec une condition implicite : les récits africains qui voyagent doivent satisfaire des critères de forme et de thématique définis à Los Angeles ou à Amsterdam.

On nous demande d'être universels, ce qui veut dire : d'être compréhensibles aux Européens. Mais l'universel n'est pas neutre. Il a une adresse.
- Alain Gomis, réalisateur sénégalais (Félicité, Today)

La montée d'une nouvelle génération de cinéastes africains - Mati Diop (Atlantique), Ramata-Toulaye Sy (Banel & Adama), RaMell Ross (Nickel Boys) - représente une tentative de définir un universel alternatif, dont les coordonnées partent d'Afrique plutôt que d'y arriver en visiteur.

Hollywood face au miroir : la politique de la représentation

Du côté américain, la décennie 2015-2025 a été marquée par la grande querelle du miroir. Black Panther, Crazy Rich Asians, Minari - des films portés par des communautés historiquement absentes ou caricaturées à l'écran, qui ont réalisé des performances commerciales démentant le préjugé que « les minorités ne vendent pas à l'international ».

Cette évolution est réelle. Elle est aussi partielle, souvent instrumentalisée par des studios qui y voient moins une révolution culturelle qu'une opportunité de marché. Représenter, pour Hollywood, signifie trop souvent intégrer de nouveaux visages dans des structures narratives inchangées. Le héros reste solitaire, exceptionnel, violent et rédempteur. Seule sa couleur de peau a changé.

La plateforme comme empire

Netflix, Disney+, Amazon Prime, Apple TV+ - ces plateformes sont désormais les véritables infrastructures de la culture mondiale. Elles décident de ce qui est visible, dans quelle langue, avec quel sous-titrage, et à quel moment de la semaine. Leur logique est celle du capitalisme algorithmique : maximiser le temps d'attention, minimiser le risque.

Ce double impératif favorise les formats balisés, les cliffhangers standardisés, les universels de confort - et pénalise la lenteur, l'ambiguïté, le silence. Un paradoxe s'est constitué : jamais les œuvres du monde entier n'ont été aussi accessibles. Jamais les conditions économiques de leur production n'ont été aussi contraignantes. La mondialisation culturelle offre une fenêtre sur la diversité du monde, à condition que cette diversité accepte de rentrer dans un format de 45 minutes par épisode.

IndustriePaysProductions/anPortéeModèle
HollywoodÉtats-Unis700MondialeMarché + soft power
BollywoodInde1 500+Diaspora mondialeIdentité nationale
NollywoodNigeria2 500+Afrique + diasporaUltrabas coût / culture
HallyuCorée du Sud350Mondiale croissanteStratégie d'État
Cinéma chinoisChine900+Domestique dominantPropagande + marché

La littérature, contre-mondialisation silencieuse

Si le cinéma est le champ le plus visible de cette guerre des récits, la littérature en est le théâtre le plus profond. Le prix Nobel de littérature a, ces dix dernières années, consacré des auteurs dont les œuvres constituent autant de résistances au récit unique : Abdulrazak Gurnah (2021), qui écrit depuis la périphérie de l'Empire britannique vu de Zanzibar ; Han Kang (2024), dont la prose coréenne ne cède rien aux conventions narratives occidentales.

Ce qui se joue dans la littérature mondiale contemporaine, c'est moins une compétition entre traditions nationales que la construction d'un espace commun polyphonique. Les auteurs qui comptent aujourd'hui écrivent depuis une expérience précise et localisée, mais vers une intelligibilité qui dépasse les frontières - sans jamais effacer leur point de départ.

La souveraineté narrative - le droit de définir soi-même son universel - est l'enjeu politique central de la culture mondiale au XXIe siècle. Il ne se règle pas au box-office, mais dans les salles de classe, les ateliers d'écriture, les politiques publiques.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le soft power culturel et comment fonctionne-t-il ?
Le soft power culturel désigne la capacité d'un pays à influencer les perceptions, les valeurs et les comportements d'autres nations à travers ses productions culturelles plutôt que par la contrainte militaire ou économique. Le cinéma, la musique, la littérature et la gastronomie en sont les vecteurs principaux. La Corée du Sud est l'exemple le plus étudié : sa stratégie délibérée de financement des industries créatives depuis les années 2000 a conduit à une influence mondiale mesurable sur les tendances culturelles, les flux touristiques et même la politique étrangère.
Pourquoi Nollywood est-il important géopolitiquement ?
Nollywood est la deuxième industrie cinématographique mondiale en termes de volume de production. Son importance géopolitique tient à plusieurs facteurs : il produit des récits africains pour un public africain, sans médiation occidentale ; il crée une infrastructure économique créative (emplois, formation, distribution) indépendante des capitaux étrangers ; et il contribue à forger une identité culturelle panafricaine qui dépasse les frontières coloniales. Son influence s'étend à la diaspora africaine mondiale, créant des liens culturels transnationaux que les gouvernements ne sauraient établir par la diplomatie classique.
Les plateformes de streaming menacent-elles la diversité culturelle ?
La réponse est nuancée. Les plateformes ont indéniablement augmenté la circulation des œuvres non anglophones - Parasite, Squid Game, Casa de Papel n'auraient pas atteint leur audience mondiale sans Netflix. Mais leur modèle économique favorise les contenus standardisés, prévisibles et facilement localisables. Les créateurs qui travaillent avec ces plateformes font face à une pression implicite pour adapter leurs œuvres aux attentes d'une audience globale - ce qui peut conduire à l'érosion des particularités culturelles qui rendent une œuvre précisément intéressante.
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Analyse : cartographie des politiques culturelles nationales

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Rédaction geopolo
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Rédaction - Culture & Société

Notre rubrique Culture analyse les enjeux géopolitiques et identitaires des industries créatives mondiales, du cinéma à la littérature en passant par les industries numériques.