Il n'existe pas de traité fondateur. Pas de pacte formel, pas d'état-major commun, pas d'article 5 qui lierait automatiquement leurs destins en cas d'agression extérieure. Et pourtant, l'axe sino-russo-iranien est probablement la réalité géopolitique la plus lourde de conséquences de notre époque. Trois puissances aux histoires radicalement différentes, aux systèmes politiques distincts, aux intérêts parfois contradictoires, se sont retrouvées — par pragmatisme, par nécessité, et par une hostilité partagée envers un ordre mondial qu'elles jugent injuste — à constituer le contre-pouvoir le plus sérieux que Washington ait jamais affronté depuis la fin de la guerre froide.
Comprendre comment cette alliance s'est formée exige de remonter loin. Les racines plongent dans le schisme sino-soviétique des années 1960, dans la révolution islamique iranienne de 1979, dans l'humiliation ressentie par la Russie après l'effondrement de l'URSS, et dans l'ambition chinoise de construire un ordre multipolaire où Pékin occupe une place centrale. Ce que la guerre en Ukraine de 2022 a fait, c'est transformer une convergence d'intérêts en coopération opérationnelle concrète — des drones iraniens Shahid dans les tranchées ukrainiennes aux livraisons de composants électroniques chinois aux usines de défense russes.
Du schisme sino-soviétique à la réconciliation pragmatique
L'histoire de l'axe sino-russo-iranien commence paradoxalement par une rupture. En 1960, la Chine de Mao Zedong et l'URSS de Khrouchtchev consomment leur divorce idéologique. Les raisons sont multiples : désaccord sur le rythme de la déstalinisation, refus soviétique de partager la technologie nucléaire avec Pékin, divergences sur la stratégie à adopter vis-à-vis des pays du tiers-monde et de l'Occident. Ce qui avait été présenté comme le bloc communiste monolithique éclate en une rivalité ouverte qui conduira, en 1969, à des affrontements armés à la frontière sino-soviétique sur le fleuve Oussouri.
Cette rivalité va durer près de trente ans. Puis l'effondrement de l'URSS en 1991 crée les conditions d'une réconciliation. La Russie de Eltsine, humiliée et affaiblie, a besoin de partenaires commerciaux. La Chine de Deng Xiaoping, en plein décollage économique, a besoin de ressources énergétiques et de marchés. En 1996, les deux pays fondent le « partenariat stratégique » qui deviendra, sous Poutine et Xi Jinping, la colonne vertébrale d'une relation qualifiée en 2022 de « partenariat sans limites ».
« Ce que Xi et Poutine ont signé en février 2022 n'est pas une alliance au sens traditionnel du terme. C'est une déclaration d'intention géopolitique : ils ne se mettront pas dans les pattes l'un de l'autre, et ils opposeront un front commun à toute tentative occidentale de les contenir séparément. » — Dmitri Trenin, ancien directeur du Carnegie Moscow Center, 2023
L'Iran, isolé mais stratégiquement précieux
L'Iran a suivi une trajectoire différente. La révolution islamique de 1979 a arraché le pays de l'orbite américaine — le Shah était un pilier de la stratégie régionale de Washington — pour le précipiter dans un isolement progressif. Les sanctions économiques se sont accumulées : premières restrictions américaines dès 1979, embargo sur les armes après la prise d'otages à l'ambassade américaine, nouvelles vagues de sanctions après la révélation du programme nucléaire en 2002, durcissement majeur en 2006 avec les résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU, puis le retrait américain du JCPOA en 2018 sous Trump — peut-être la décision la plus lourde de conséquences pour l'architecture de sécurité régionale.
Chaque vague de sanctions a poussé l'Iran un peu plus loin dans les bras de ceux qui refusaient de les appliquer. La Chine, dès la fin des années 1990, est devenue le premier partenaire commercial de l'Iran, absorbant son pétrole à des prix inférieurs au marché en échange d'investissements massifs dans ses infrastructures. La Russie, de son côté, a fourni à Téhéran la technologie nucléaire civile — le réacteur de Bouchehr, opérationnel depuis 2011 — et maintenu des livraisons d'armements malgré les pressions occidentales.
Trois partenariats distincts, une géométrie commune
L'axe sino-russo-iranien n'est pas une alliance triangulaire au sens symétrique du terme. Il est composé de trois relations bilatérales distinctes — Chine-Russie, Russie-Iran, Chine-Iran — qui se sont développées selon leurs propres logiques avant de se rejoindre dans une convergence stratégique plus large. Comprendre chacune de ces relations est indispensable pour évaluer la solidité et les limites de la coalition.
Chine–Russie : la complémentarité des géants
La relation sino-russe repose sur une complémentarité économique remarquable. La Russie dispose de ce que la Chine veut : des hydrocarbures en quantité, des terres agricoles vastes, des technologies militaires matures, et un siège permanent au Conseil de sécurité de l'ONU. La Chine dispose de ce que la Russie a besoin : des capitaux d'investissement, des technologies civiles de pointe, une main-d'œuvre industrielle gigantesque, et un marché de consommation de 1,4 milliard d'habitants.
Le gazoduc Power of Siberia, inauguré en décembre 2019, est l'incarnation la plus spectaculaire de cette complémentarité. Il transporte du gaz naturel depuis les champs sibériens de Kovykta et Tchaïanda vers la Chine du Nord-Est — une infrastructure qui représente un investissement de 55 milliards de dollars et une capacité annuelle de 38 milliards de mètres cubes. Depuis la guerre en Ukraine et la coupure partielle du gaz russe vers l'Europe, ce gazoduc est devenu une artère stratégique de premier plan.
« La Chine et la Russie ne sont pas des alliés au sens de l'OTAN. Elles sont des partenaires de convenance. Ce qui les unit, c'est moins l'amour mutuel que la conviction commune que le monde serait mieux fait si les États-Unis en occupaient une place moins centrale. » — Alexander Gabuev, directeur du Carnegie Russia Eurasia Center, Riga, 2024
La coopération militaire, plus discrète, n'en est pas moins réelle. Les deux pays conduisent des exercices conjoints annuels — Vostok, Interaction — dans des zones aussi éloignées que la mer de Chine méridionale, la Méditerranée orientale et la mer Baltique. L'Organisation de coopération de Shanghai (OCS), fondée en 2001 pour lutter contre le terrorisme en Asie centrale, est devenue un forum de coordination stratégique entre les deux puissances, élargi depuis 2017 à l'Inde, au Pakistan et, en 2023, à l'Iran.
Russie–Iran : l'alliance forgée par le feu syrien
La relation russo-iranienne a été transformée par la guerre civile syrienne. Avant 2015, Moscou et Téhéran entretenaient des relations fonctionnelles mais limitées : vente de réacteurs nucléaires, quelques contrats d'armement, coordination au Conseil de sécurité pour diluer les sanctions. L'intervention militaire russe en Syrie en septembre 2015, décidée pour sauver le régime d'Assad de l'effondrement, a créé une convergence opérationnelle inédite.
Sur le terrain syrien, les forces russes (puissance aérienne, forces spéciales) et iraniennes (Gardiens de la Révolution, Hezbollah libanais) ont combattu côte à côte pendant sept ans. Cette coopération militaire directe a généré un niveau de confiance mutuelle et d'interopérabilité que aucun accord diplomatique n'aurait pu produire. Elle a aussi démontré à la Russie la valeur opérationnelle des proxies iraniens — une leçon qui allait trouver sa continuité en Ukraine.
Depuis 2022, les drones Shahed-136 (Shahid) iraniens sont devenus l'une des armes les plus redoutées de l'armée russe en Ukraine, capables de frapper des infrastructures électriques et des dépôts de munitions à des centaines de kilomètres du front. L'Iran a initialement nié leur livraison avant d'admettre en 2023 avoir fourni des drones à la Russie « avant » le déclenchement du conflit. La Russie a commencé à en produire localement sous licence iranienne, sous le nom Geran-2. Cette coopération industrielle militaire est la manifestation la plus concrète de ce que l'axe trilatéral produit sur le terrain.
Chine–Iran : énergie, Routes de la Soie et partenariat stratégique
La relation sino-iranienne est plus ancienne et plus profondément économique que les deux autres. La Chine importe du pétrole iranien depuis les années 1990, contournant les sanctions américaines via des systèmes de paiement alternatifs et des sociétés intermédiaires. En mars 2021, les deux pays ont signé un accord de partenariat stratégique global sur 25 ans — un document de 18 pages qui prévoit 400 milliards de dollars d'investissements chinois en Iran dans les secteurs de l'énergie, des transports, de la communication et de l'industrie, en échange d'un accès préférentiel au pétrole iranien pour la Chine.
L'Iran est également une pièce centrale de l'initiative « Belt and Road » (Nouvelles Routes de la Soie). Sa position géographique en fait un carrefour indispensable pour relier la Chine à l'Europe par voie terrestre, en contournant les détroits maritimes contrôlés par des puissances alliées des États-Unis. Le corridor ferroviaire Chine-Asie centrale-Iran, dont plusieurs tronçons sont déjà opérationnels, préfigure un réseau logistique alternatif à l'ordre maritime dominé par les marines américaine et britannique.
| Pays | Ce qu'il apporte | Ce qu'il obtient | Ligne rouge |
|---|---|---|---|
| Chine | Capitaux, technologie civile, légitimité diplomatique, marché | Hydrocarbures à prix réduit, influence régionale, contrepoids à l'OTAN en Europe | Conflit armé direct avec les États-Unis, disruption des marchés occidentaux |
| Russie | Arsenal militaire, nucléaire, hydrocarbures, présence en Syrie/Afrique | Débouché économique de remplacement après sanctions, technologie civile chinoise | Subordination stratégique à Pékin, perte d'influence en Asie centrale |
| Iran | Drones, proxies régionaux, position géographique, résistance symbolique | Débouché pétrolier garanti, investissements, couverture diplomatique au CS-ONU | Normalisation forcée avec Israël ou l'Arabie Saoudite sans réciprocité |
2022 : le moment où la convergence est devenue coalition
Si l'axe sino-russo-iranien existait en germe depuis les années 2010, c'est l'invasion de l'Ukraine en février 2022 qui l'a fait basculer du stade de la convergence d'intérêts à celui de la coopération opérationnelle. En moins de deux ans, les trois pays ont intensifié leurs échanges dans des domaines — militaire, industriel, financier — qui auraient été impensables dix ans plus tôt.
Pour la Chine, la guerre a créé une opportunité et une contrainte simultanées. L'opportunité : racheter des hydrocarbures russes à prix cassé pendant que l'Europe se sevrait péniblement du gaz de Moscou, renforçant ainsi sa sécurité énergétique à moindre coût. En 2023, les importations chinoises de pétrole russe ont atteint 2,14 millions de barils par jour, un record. La contrainte : ne pas aller trop loin dans le soutien à Moscou au risque de déclencher des sanctions américaines secondaires qui frapperaient les exportations chinoises vers l'Europe — encore essentielles pour son économie.
« La Chine a trouvé l'équilibre parfait dans la guerre en Ukraine : soutenir suffisamment la Russie pour qu'elle ne perde pas, mais pas assez pour qu'elle gagne rapidement. Un conflit long en Europe est la situation idéale pour Pékin — il épuise les États-Unis et leurs alliés tout en dégageant des ressources russes vers la Chine. » — Hal Brands, Johns Hopkins SAIS, Foreign Affairs, janvier 2024
Le rôle pivot de l'Iran : de la résistance à l'exportation
L'Iran, de son côté, a transformé la guerre en Ukraine en vitrine de ses capacités militaires. Les drones Shahid-136, conçus pour des coûts inférieurs à 20 000 dollars l'unité, ont démontré leur efficacité contre des systèmes de défense antiaérienne valant des dizaines de millions. Chaque interception par un Patriot américain représente une victoire économique asymétrique pour Téhéran : la Russie paye peu, les États-Unis s'épuisent. Cette logique est exactement celle que l'Iran a théorisée et pratiquée au Proche-Orient depuis quarante ans.
Au-delà des drones, l'Iran a joué en 2023 un rôle de carrefour diplomatique inattendu. Le 7 octobre 2023, l'attaque du Hamas contre Israël — un groupe que Téhéran soutient financièrement et militairement, bien qu'il soit sunnite — a ouvert un nouveau front dans la confrontation avec Washington et Tel-Aviv. Les Houthis yéménites, autre proxy iranien, ont commencé à attaquer le trafic maritime en mer Rouge, forçant des centaines de navires à contourner le cap de Bonne-Espérance et provoquant une hausse des frets maritimes mondiaux. L'Iran n'a pas dirigé ces opérations — il les a rendues possibles.
Les Routes de la Soie comme architecture de remplacement
L'initiative Belt and Road (BRI) chinoise est souvent présentée comme un projet de développement économique. Elle est aussi, et peut-être surtout, un projet géopolitique : construire des alternatives aux routes commerciales et financières contrôlées par l'Occident. En ce sens, elle est l'infrastructure de l'axe sino-russo-iranien autant que de la politique étrangère chinoise.
Le corridor économique Chine-Asie centrale-Iran, les investissements portuaires iraniens, le projet de corridor Nord-Sud reliant Moscou à Mumbai via l'Iran, et les efforts communs pour développer des systèmes de paiement alternatifs au SWIFT constituent les fondations d'une architecture économique parallèle. L'objectif à long terme est clair : réduire la dépendance de chacun des trois pays aux infrastructures financières occidentales, dont l'arme du dollar et l'exclusion du SWIFT sont des instruments de coercition que Washington a utilisés avec une fréquence croissante.
Une coalition solide sur les bords, fragile en son cœur
Toute analyse honnête de l'axe sino-russo-iranien doit s'arrêter sur ses fragilités structurelles — qui sont réelles et nombreuses. L'absence de traité formel n'est pas seulement une caractéristique : c'est aussi un symptôme. Chacun des trois partenaires a des intérêts qui peuvent diverger, voire s'opposer, sur des dossiers précis.
La principale contradiction est sino-russe. La Chine soutient la Russie en Ukraine, mais pas au point de risquer ses relations économiques avec l'Europe. Xi Jinping a pris soin de ne pas fournir d'armes létales directes à Moscou, conscient que cette ligne rouge déclencherait des sanctions secondaires dévastatrices pour les exportateurs chinois. La Russie, pour sa part, surveille d'un œil inquiet la pénétration économique chinoise en Asie centrale — son pré carré historique — et dans les républiques de l'ex-URSS. Le « partenariat sans limites » de février 2022 a des limites que ni Pékin ni Moscou n'articulent publiquement mais que tous deux connaissent parfaitement.
La seconde contradiction majeure est russo-iranienne. Les deux pays sont tous les deux de grands producteurs d'hydrocarbures et se font donc concurrence sur les marchés asiatiques. Leur coopération en Syrie a laissé des séquelles : des désaccords sur le partage des zones d'influence, sur le traitement des populations kurdes, sur les conditions de reconstruction. Et Moscou n'a pas toujours soutenu les positions iraniennes au Conseil de sécurité avec la constance que Téhéran aurait souhaitée.
Trois scénarios pour l'axe à l'horizon 2035
L'OCS s'élargit, un système financier alternatif au SWIFT se consolide autour du yuan numérique, et les trois pays formalisent leur coopération militaire. Un nouveau Pacte de Varsovie du XXIe siècle.
Condition : Défaite relative de l'Occident en Ukraine, escalade avec la Chine sur Taïwan.
Les trois pays continuent de coopérer de manière ponctuelle et opportuniste, sans institutionnalisation. Les contradictions internes sont gérées au cas par cas. L'équilibre précaire se maintient.
Condition : Gel du conflit ukrainien, maintien des sanctions occidentales.
Un différend majeur en Asie centrale, une guerre russo-iranienne pour les marchés pétroliers asiatiques, ou une percée diplomatique américaine vers Pékin fracture la coalition. Retour au trilatéral fragmenté.
Condition : Changement de régime en Russie ou en Iran, rapprochement sino-américain.
Le scénario B — statu quo tendu — est le plus probable à moyen terme. L'axe sino-russo-iranien n'est pas destiné à devenir une alliance aussi intégrée que l'OTAN. Ses membres ont des intérêts trop différents, des histoires trop complexes, et des méfiances mutuelles trop profondes pour cela. Mais il n'est pas non plus destiné à se désintégrer : les pressions extérieures — sanctions, endiguement américain, expansion de l'OTAN — constituent un ciment négatif puissant qui maintient la coalition ensemble même quand les intérêts divergent.
Ce qui est certain, c'est que l'existence même de cet axe a déjà fondamentalement changé les calculs stratégiques occidentaux. Les États-Unis ne peuvent plus sanctionner la Russie ou l'Iran sans que la Chine offre une issue de secours. Ils ne peuvent plus isoler diplomatiquement la Chine sans que la Russie fournisse un soutien au Conseil de sécurité. Et ils ne peuvent pas pressurer l'Iran sans renforcer les liens qui l'arriment à Moscou et Pékin. Cette interdépendance négative est peut-être la contribution la plus durable de l'axe sino-russo-iranien à la géopolitique du XXIe siècle.